Inde 4 / la route de Manali à Leh, Ladakh et Himalaya

L'Himalaya se mérite. Son isolement géographique, l'altitude de ses sommets, tous ses attributs laissent imaginer que les voyageurs qui le rallient, sur la route entre Manali et Leh, sont non seulement transportés, mais subissent une subtile transformation. Une sorte de voyage initiatique, mêlant aspects physiques et culturels. En effet, passer de l'Inde, même dans sa grande diversité, à une autre Inde (le Ladakh et ses tibétains) tout en élevant les corps à une altitude au point que l'oxygène semble avoir préféré les basses plaines fertiles, est une aventure curieuse et inédite.

On the road to Himalaya and Ladakh

La réalité est encore plus déroutante.

Il existe seulement deux principales routes pour aller au Ladakh. La plus grande partie des denrées, des biens et marchandises, nécessaire à la vie des Ladakhis transite par ces routes. Ce qui en fait deux routes sous dimensionnées et peu dotées en infrastructures au regard du trafic. D'autant plus que seuls les petits engins, suffisamment maniables, peuvent les emprunter.

Camions de petit gabarit circulant sur ces routes

Ces routes sont aussi essentielles pour les hommes, leur circulation, et le contrôle des frontières, bien que lointaines en temps mais néanmoins stratégiques (Chine, Népal, Pakistan...). Celle que nous empruntons est la plus directe de Delhi, de la capitale. Pour parcourir les 475 kilomètres, il faut plus de 20 heures d'une combinaison de routes et de pistes. Parfois, on traverse un torrent ou directement un pierrier aplani par les passages successifs des véhicules.

Notre départ s'organise de Manali, déjà à 2300 m. Le premier col, impressionnant, est celui du Rotang pass, à environ 4000 mètres. C'est là que nous quittons la végétation luxuriante et tropicale remplacée par de grands pins puis, plus haut, par la courte pelouse alpine.

Rotang pass after Manali

Rapidement les traces de l'activité humaines se dispersent. Le Rotang est un des sommets de la partie sud où débute l'Himalaya. Les nuages de la mousson viennent s'échouer ici dans un dernier souffle. C'est très vert, et des cascades innombrables rendent aux ruisseaux ce que la mousson donne aux rizières, plus bas.

Les cols ensuite s'enchaînent montant toujours plus haut : celui du Baralacha La (4890 m), puis du Lachalang La (environ 5100 m), et enfin après un long plateau à 4600 m, l'impressionnant Taglang La (5328m).

Map of the Leh–Manali Highway

Après le passage du Rotang, on traverse trois types de paysages différemment marqués. Le premier est une longue plaine où l'activité peine à exploiter les fonds de vallée, mais y subsiste encore. En haut, les sommets abritent de lumineux glaciers. Finalement, on y retrouve plutôt nos paysages alpins.

Near Jispa village, road from Manali to leh
Glacier near Jispa village, road from Manali to leh

Le second nous transporte dans un autre monde, lunaire, minéral. Les montagnes maintenant à nues sont peintes aux couleurs vives, de bleu, de rouge et de blanc. Les fonds de vallées sont creusés de petits canyons.

Road from Manali to leh

Au terme d'une interminable ascension à même un pierrier de plusieurs dizaines de kilomètres (Baracha La, 4890 m), le paysage change à nouveau.

Baracha La

Ici, le gigantisme du grand canyon s'assemble avec l'idée qu'on peut se faire de la surface martienne. Tout y est rouge et ocre dans une ambiance désertique. Des surfaces entières de roches plus tendres ont été sculptées par les pluies et la neige, laissant place à de grandes chemines irrégulières et dressées vers le ciel sur un sol sablonneux. Des dunes s'étalent à perte de vue. Des témoins du temps. Dans ces particules de roche meuble, l'usure des torrents a été facilitée. Au milieu des dunes, de profonds canyons ont été creusés. La longue absence de végétation, où la fragilité du couvert végétal procure une sensation d'un autre monde, aride et peu hospitalier. Pourtant les motifs traversés semblent connus, mais c'est l'exacerbation de leurs proportions, l'incongruité de leurs formes, l'intensité des couleurs, qui déroutent le voyageur qui les traversent. Ils rappellent aussi l'importance de l'oxygène sur la vie, et sa valeur pour le développement des organismes vivants. Cela n'est pas surprenant, mais celui qui est le plus présent, ici, reste encore l'humain. Il est aussi moins discret. Des grappes de maisons abritent les quelques habitants qui y vivent, certains avec leur bétail. Au moins pendant la période de l'année où la route est ouverte (de mi-mai à mi-octobre).

Goats crossing the Leh–Manali Highway. Between Leh in Ladakh (Jammu and Kashmir state) and Manali (Himachal Pradesh state).

Mais ce sont les habitations éphémères qui hébergent la saison venue les travailleurs forcenés qui vivent ici, loin de tout et de leurs familles, pour gagner trois roupies ou parce qu'ils y sont contraints. Ils y a ceux, plusieurs milliers, qui travaillent sans fin à l'entretien de la route. Travail qui, chaque année, est en partie effacé par l'action impitoyable du climat extrême, l'hiver, et de la circulation intense une fois la neige fondue. Les conditions sont rudimentaires et précaires en symétrie avec l'environnement. La plupart déplacent des blocs à la main, creusent à la pelle, ou cassent des cailloux à coups de massue. Puis il y a ceux, moins nombreux, qui profitent de cette route. Ils se rassemblent dans les quelques lieux, passages obligés, pour les arrêts stratégiques des conducteurs fatigués. On y trouve des échoppes, de quoi manger ou dormir. Il y a aussi de quoi réparer les véhicules pour lesquels la nature aura réussi, finalement, à éprouver la mécanique. Puis il y a, comme en trait d'union entre ces oasis de vie, ceux qui sont venus chercher des matières premières. En fond de vallées, loin de tout également, quelques entrepreneurs sont venus chercher ici des roches particulières, directement pour la route probablement, où pour ailleurs.

C'est après le dernier et plus haut col (Taglang La, 5328m), alors que les corps presque ivres du manque d'oxygène sont renvoyés à leur fragilité, qu'on descend vers la rassurante vallée de l'Indus. A peine arrivé qu'avec les premiers stupas, on est frappé par l'étonnante harmonie, presque paisible, qui règne entre les Ladakhis de toutes confessions.

La transformation a déjà en partie eu lieu.

Toutes les photos de l'album : Ladakh, India

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